CHAPITRE 17
Ils attendirent à bord du navire d’Atesca que ses hommes aient débarqué et commencé la construction du camp. Les troupes malloréennes n’avaient rien à envier, du point de vue de l’efficacité, aux légions impériales de Tolnedrie. En un éclair, les soldats eurent dégagé une zone de plusieurs acres et érigé une cité de tentes parfaitement organisée, entourée, vers l’intérieur des terres, par des parapets, des catapultes et un fossé hérissé de pieux acérés. Une palissade de rondins taillés en pointe bordait le fleuve et plusieurs pontons étaient jetés sur l’eau.
Vers le milieu de l’après-midi, Garion et ses amis descendirent enfin à terre. On les escorta vers un vaste pavillon gardé, au centre du camp, et on leur demanda – poliment mais fermement, comme toujours – de ne pas en sortir.
— Vous êtes entré en contact avec Beldin ? souffla Silk à l’oreille de Belgarath.
Le vieux sorcier opina du chef.
— Il prépare quelque chose.
— Eh bien, j’espère qu’il ne va pas traîner. Quand Zakath sera là, il risque de décider que nous serions mieux dans des quartiers offrant de meilleures conditions de sécurité. Par exemple, un endroit ceint d’épaisses murailles et fermé par des portes bardées de fer. J’ai la phobie des prisons, conclut-il en faisant la grimace.
— Voyons, Prince Kheldar, vous ne croyez pas que vous en rajoutez un peu ? protesta Ce’Nedra. Zakath s’est toujours conduit comme un parfait gentleman.
— Et comment donc, répondit-il d’un ton sarcastique. Vous devriez dire ça à tous ces Murgos qu’il a fait crucifier dans les plaines de Hagga. Il peut être très aimable quand il veut, mais nous l’avons gravement irrité. Si nous ne sommes pas partis avant son arrivée, je crains qu’il ne passe ses nerfs sur nous.
— Vous vous trompez, Prince Kheldar, intervint Essaïon de sa jeune voix grave. Il ne sait pas encore ce qu’il doit faire, c’est tout.
— Que voulez-vous dire par là ?
— Quand nous étions au Cthol Murgos, Cyradis lui a dit qu’il arriverait à un carrefour dans sa vie. Je pense que nous y sommes. Quand il aura fait le bon choix, nous pourrons de nouveau être amis.
— Comme ça ? fit Silk en claquant les doigts.
— Plus ou moins, oui.
— Écoutez, Polgara, vous ne pourriez pas lui dire d’arrêter ses discours ?
Le cadre leur était familier. C’était le pavillon d’officier malloréen réglementaire, avec son tapis rouge et ses meubles pliants. Il leur était déjà arrivé plusieurs fois d’être hébergés dans des tentes de ce genre. Garion parcourut le décor d’un regard morne et se laissa tomber sur un banc.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Garion ? murmura Ce’Nedra en s’asseyant à côté de lui.
— C’est toi qui me demandes ça ? Je voudrais qu’ils nous fichent la paix, voilà ce qu’il y a.
— Tu te fais trop de bile, je t’assure, reprit-elle avec un bon sourire, puis elle tendit la main et lui effleura le front de son petit doigt. Ton ami, là-dedans, ne laissera jamais arriver une chose qui ne doit pas se produire, alors arrête de ruminer. Nous devons aller à Kell, et Zakath ne pourrait nous en empêcher, même s’il faisait revenir toute son armée du Cthol Murgos et lui donnait l’ordre de nous barrer la route.
— Je trouve que tu prends tout ça avec un calme effrayant.
— Il faut bien que je garde confiance. Sans ça, je deviendrais folle. Allez, cesse de bouder, soupira-t-elle en lui plantant un baiser sur la joue. On dirait vraiment Belgarath, quand tu fais cette tête-là.
— Ce n’est pas mon grand-père pour rien.
— La ressemblance aurait pu attendre quelques milliers d’années pour apparaître, lança-t-elle avec aigreur.
Pour le souper, deux soldats leur apportèrent le rata. Silk souleva le couvercle d’une marmite et y jeta un coup d’œil.
— C’est bien ce que je craignais, soupira-t-il d’un ton funèbre.
— Qu’y a-t-il, Kheldar ? demanda Sadi.
— Des haricots, répondit Silk avec un mouvement de menton vers le récipient.
— Je croyais que vous aimiez les haricots ?
— Pas au point de m’en remplir les intérieurs.
Ils n’avaient pas dormi la nuit précédente, aussi se couchèrent-ils tôt. Garion se tourna et se retourna pendant un moment, mais il finit par trouver le sommeil. Le lendemain matin, ils firent la grasse matinée. Quand Garion émergea du compartiment séparé par des tentures qu’il partageait avec Ce’Nedra, Silk faisait les cent pas, en proie à une vive agitation.
— Ah, tout de même ! s’exclama-t-il, un peu soulagé. Je commençais à me dire que vous alliez tous dormir jusqu’à midi.
— Il y a un problème ? s’enquit Garion.
— J’avais besoin de parler avec quelqu’un, c’est tout.
— Tu te sentais seul ?
— Non, j’ai les nerfs en boule. Zakath va sûrement se montrer aujourd’hui. Tu ne penses pas que nous devrions réveiller Belgarath ?
— Pour quoi faire ?
— Pour savoir si Beldin a trouvé un moyen de nous tirer d’ici, tiens.
— Arrête de te tracasser, va, ce n’est pas ça qui fera avancer les choses.
— Je te trouve bien optimiste, ce matin.
— Pas vraiment, mais je ne vois pas l’intérêt de me mettre la rate au court-bouillon pour un problème auquel je ne peux rien.
— Écoute, Garion, tu devrais aller te recoucher.
— Je croyais que tu avais envie de parler à quelqu’un.
— Pas à ce point-là.
— Tu as vu Atesca ?
— Non. Il doit avoir d’autres chats à fouetter. Il a intérêt à peaufiner les détails de sa campagne avant l’arrivée de Zakath. Enfin, je ne sais pas ce que mijote Beldin, mais nous pouvons être sûrs d’avoir au moins un régiment à nos trousses à la minute où nous sortirons d’ici, conclut Silk en se laissant tomber dans un fauteuil pliant. Et j’ai horreur qu’on me coure après.
— Pff, on nous court après depuis que nous avons quitté la ferme de Faldor, cette fameuse nuit. Tu devrais commencer à en avoir l’habitude.
— C’est la routine, d’accord, mais ce n’est pas une raison pour que ça me plaise.
Une heure plus tard, leurs compagnons commencèrent à émerger et peu après les deux caporaux d’ordinaire leur servirent le petit déjeuner. Ils n’avaient vu personne d’autre depuis qu’on les avait confinés dans le pavillon.
Ils passèrent le restant de la matinée à parler de la pluie et du beau temps, en évitant tacitement de faire allusion à leur situation présente. Vers midi, le général Atesca passa la tête par le rabat de la tente.
— Sa Majesté Impériale ne devrait pas tarder, annonça-t-il. Ses bâtiments approchent des pontons.
— Merci, général, répondit Belgarath.
Atesca s’inclina avec raideur et repartit comme il était venu.
Polgara se leva et fit signe à Ce’Nedra et Velvet.
— Venez, Mesdames. Faisons-nous belles.
Sadi passa en revue sa tunique et ses chausses de couleur indéfinissable.
— Je me demande si cette tenue est bien appropriée à une audience royale et si je ne ferais pas mieux de me changer…
— Pour quoi faire ? rétorqua Belgarath avec un haussement d’épaules dédaigneux. Vous tenez vraiment à donner à ce Zakath l’impression que vous le prenez au sérieux ?
— N’est-ce pas le cas ?
— Possible, mais je ne vois pas l’intérêt de le lui faire savoir.
Peu après, l’empereur de Mallorée faisait son entrée sous leur tente, accompagné du général Atesca et de son chef du Département de l’Intérieur. Zakath portait son éternelle tunique de lin blanc, mais il avait jeté une cape militaire écarlate sur ses épaules. Ses yeux avaient retrouvé leur mélancolie coutumière dans son visage livide, par ailleurs inexpressif.
— Bonjour, Majesté, dit-il à Garion d’une voix atone. J’espère que vous allez tous bien ?
— Que Sa Majesté soit amplement rassurée, acquiesça le jeune roi de Riva.
Si Zakath voulait faire des cérémonies, il allait être servi.
— Vos allées et venues n’ont pas dû être de tout repos, reprit l’empereur du même ton indifférent. Surtout pour ces dames. Je veillerai à ce que vous retourniez à Mal Zeth par petites étapes peu fatigantes.
— Votre Majesté est bien aimable, mais nous ne retournerons pas à Mal Zeth.
— C’est là que vous vous trompez, Belgarion. Vous allez repartir pour Mal Zeth.
— Je regrette, mais des affaires pressantes m’appellent ailleurs.
— Je transmettrai vos regrets à Zandramas quand je la rencontrerai.
— Je suis sûr qu’elle exultera en apprenant que je ne viens pas à sa rencontre.
— Pas longtemps, je le crains. J’ai l’intention bien arrêtée de la faire brûler comme sorcière.
— Je vous souhaite bonne chance, Majesté, et vous en aurez besoin car vous risquez fort de la trouver réfractaire.
— Allons, Messieurs, vous ne trouvez pas que vous vous êtes dit assez de bêtises comme ça ? demanda calmement Polgara.
Elle avait revêtu une de ses fameuses robes bleues et reprisait une des chaussettes d’Essaïon.
— Des bêtises ? cracha Zakath, les yeux lançant des éclairs.
— Vous êtes toujours amis et vous le savez bien tous les deux. Alors arrêtez de vous invectiver comme deux collégiens.
— Vous allez trop loin, Dame Polgara, coupa le Malloréen d’une voix glaciale.
— Vraiment ? Je crois avoir décrit la situation avec précision. Vous ne mettrez pas Garion aux fers et il ne vous changera pas en salsifis, alors cessez de vous lancer des piques.
— Bien. Nous reprendrons cette conversation un peu plus tard, décréta sèchement Zakath.
Il s’inclina avec raideur devant elle et quitta la tente.
— Vous ne craignez pas, Dame Polgara, de l’avoir un peu brusqué ? s’inquiéta Sadi.
— Oh, pas du tout. Je crois, au contraire, nous avoir épargné une bonne dose de stupidités. Écoute, Essaïon, reprit-elle en repliant soigneusement les chaussettes reprisées, tu devrais te couper les ongles plus souvent. Tu troues tes chaussettes plus vite que je n’arrive à les réparer.
— Tu ne crois pas qu’il est redevenu comme avant ? demanda tristement Garion. Zakath, je veux dire.
— Pas complètement, le rassura sa tante Pol. Cette attitude n’était qu’une façade destinée à dissimuler ses sentiments. Eh bien, Père, Oncle Beldin a-t-il enfin trouvé quelque chose ?
— Il était sur une piste, ce matin, mais je ne peux pas lui parler en ce moment parce qu’il chasse le lapin. Nous reprendrons contact quand il aura fini de manger.
— Il ne pourrait pas se consacrer un peu à notre problème ? La situation est sérieuse, tout de même !
— Oh, ça va, Pol. Je te connais, et je sais qu’il t’arrive aussi de te taper un bon gros lapin de temps en temps.
— Ce n’est pas possible ! s’exclama Ce’Nedra en regardant la sorcière avec de grands yeux horrifiés.
— Vous ne pouvez pas comprendre, mon chou, fit la sorcière. Apportez-moi plutôt votre robe grise. J’ai remarqué que l’ourlet était défait, et puisque j’ai ma boîte à couture…
Ils passèrent le restant de l’après-midi à attendre. Après dîner, ils s’attardèrent autour de la table à bavarder.
Silk jeta un coup d’œil par le rabat de la tente. Des hommes montaient la garde devant.
— Des nouvelles de Beldin ? demanda-t-il dans un souffle.
— Il est en train de concocter quelque chose, et le connaissant, j’imagine que ça doit être gratiné. Il fignole encore les derniers détails. Il me racontera tout quand ce sera au point.
— Vous ne pensez pas que nous ferions mieux d’y mettre notre grain de sel, tous les deux ?
— Il sait ce qu’il a à faire. Je ne tiens pas à lui couper tous ses effets en m’en mêlant. Bon, vous faites ce que vous voulez, vous autres, mais moi, je vais me coucher, conclut-il en bâillant à se décrocher la mâchoire.
Le lendemain matin, Garion se leva sans bruit, s’habilla et quitta la petite chambre de toile, laissant dormir Ce’Nedra.
Durnik, Toth et Belgarath étaient assis à la table, dans la partie principale du pavillon.
— Ne me demandez pas comment il s’y est pris, disait le vieux sorcier. Tout ce que je sais, c’est que Cyradis a accepté de venir ici quand Toth le lui demandera.
Le forgeron et le colosse muet échangèrent quelques signes.
— Il dit qu’il peut le faire, traduisit Durnik. Vous voulez qu’elle vienne tout de suite ?
— Non, répondit Belgarath en secouant la tête. Je sais que ça l’épuisé de projeter son image sur une longue distance. Attendons que Zakath nous ait rejoints. Beldin nous suggère de faire un peu monter le ton avant d’appeler la sibylle. Avec lui, ça tourne toujours au mélodrame, grommela-t-il avec une grimace de dégoût. Il y a des siècles que tout le monde le lui dit, mais il est incorrigible. Tiens, bonjour, Garion.
— Et qu’attendez-vous d’elle dont nous ne soyons pas capables ? s’enquit le jeune homme avec intérêt en s’asseyant à la table, parmi ses compagnons.
— Je ne sais pas très bien, répondit Belgarath. Mais il est clair qu’elle a un effet particulier sur Zakath. Tu as vu comme il perd tous ses moyens chaque fois qu’il la voit. Beldin n’a pas voulu me dire au juste ce qu’il avait en tête, mais il avait l’air tellement content de lui que c’en était écœurant. Tu te sens en forme pour nous faire un peu de théâtre, ce matin ?
— Beuh, comme ça. Pourquoi ?
— Ton rôle consiste à exciter un peu Zakath – pas trop, hein, attention, mais suffisamment pour qu’il se laisse aller à proférer des menaces. C’est là que nous ferons venir Cyradis. Vas-y en douceur, qu’il ne se doute de rien. Quant à vous, Toth, à partir du moment où Garion et Zakath commenceront à s’invectiver, ne me quittez pas des yeux. Quand vous me verrez mettre ma main devant ma bouche et tousser, ça voudra dire que nous avons besoin de votre maîtresse.
Toth opina du chef.
— Tu veux que nous prévenions les autres ? proposa Garion.
Belgarath le regarda un moment entre ses paupières étrécies.
— Non, décida-t-il enfin. Leur réaction sera plus naturelle s’ils ne savent pas que la scène est préméditée.
— On dirait que Beldin n’est pas seul à avoir le sens de la mise en scène, nota Durnik avec un petit sourire.
— Je n’étais pas conteur professionnel pour rien, lui rappela Belgarath. Je joue sur mon public comme sur les cordes d’un luth.
Les autres s’étaient levés et avaient pris leur petit déjeuner lorsque le général Atesca revint les voir.
— Sa Majesté Impériale vous demande de vous tenir prêts. Vous partez pour Mal Zeth d’ici une heure.
Garion réagit très vite.
— Vous direz à Sa Majesté Impériale que nous n’irons nulle part tant que nous n’aurons pas terminé la conversation que nous avons amorcée hier.
Atesca accusa le coup, mais il surmonta très vite sa surprise.
— On ne parle pas comme ça à l’empereur, Majesté, répondit-il froidement.
— Eh bien, ça le changera, pour une fois.
— De toute façon, reprit l’officier en se redressant de toute sa hauteur, Sa Majesté est occupée pour le moment.
— Je ne suis pas pressé, répondit platement Garion en croisant les jambes. Ce sera tout, général.
Le visage du général devint de marbre, puis il s’inclina sèchement, claqua les talons et sortit sans ajouter un mot.
— Garion ! hoqueta Ce’Nedra. Zakath nous tient entre ses mains et tu as été d’une grossièreté… !
— Il n’a pas fait preuve d’une politesse excessive à mon endroit, rétorqua Garion avec un haussement d’épaules désinvolte. Je lui ai dit que nous n’irions pas à Mal Zeth et il m’a ignoré. On dirait que pour se faire comprendre, il faut parfois lui enfoncer les choses dans le crâne.
Polgara considéra un moment Garion d’un air pensif, puis elle se tourna vers son père.
— Que manigancez-vous, tous les deux ?
Il lui répondit d’un clin d’œil malicieux.
Il ne fallut pas plus de deux minutes à Zakath pour traverser le campement et faire irruption dans la tente, les yeux hagards et la face empourprée.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? fit-il d’une voix stridente.
— Comment ça, qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je vous ai donné un ordre, et on ne discute pas les ordres de l’empereur !
— La belle affaire ! Je ne suis pas un de vos sujets.
— C’est intolérable !
— Vous vous y ferez. Vous devriez savoir, depuis le temps, que je fais toujours ce que j’ai envie de faire. Je pensais que vous aviez au moins compris ça quand j’ai quitté Mal Zeth. Je vous avais dit que nous allions à Ashaba, et nous n’avons pas fait autre chose.
L’empereur fit un effort manifeste pour se contenir.
— J’essayais de vous protéger de vous-même, espèce d’imbécile, dit-il en serrant les dents. Vous alliez vous jeter droit dans la gueule de Mengha.
— Nous n’avons pas eu de problème particulier avec Mengha.
— Au fait, Atesca m’a dit que vous l’aviez tué, mais il ne m’a pas donné de détails, reprit l’empereur, un ton plus bas.
— Ce n’est pas moi qui l’ai tué. C’est l’œuvre de la margravine Liselle.
Zakath regarda la fille aux cheveux de miel en haussant légèrement le sourcil.
— Sa Majesté me fait trop d’honneur. On m’a donné un coup de main.
— Un coup de main ? Et qui ça ?
— Je devrais plutôt dire un coup de dent. C’est Zith qui a tout fait, en réalité. Je dois dire que Mengha a eu une drôle de surprise.
— Quelqu’un pourrait-il me raconter ce qui s’est passé en me faisant grâce de toutes ces brillantes reparties ?
— C’est assez simple en vérité, Majesté, commença Silk d’un ton suave. Nous avions un petit contentieux avec les Chandims et quelques autres personnages dans la vieille salle du trône de Torak, à Ashaba. Mengha hurlait des ordres à ses hommes quand Liselle a tiré Zith de son corselet et la lui a lancée en plein visage. Cette petite chérie verte lui a donné le baiser de la mort et il a craché sa vilaine âme – si tant est qu’il en ait jamais eu une – avant de toucher terre.
— Vous n’abritez pas vraiment ce serpent dans vos atours ? demanda Zakath, incrédule. Comment pouvez-vous supporter ça ?
— C’est une question d’habitude, Majesté, répondit-elle en portant pudiquement la main à son corsage.
— Ça ne s’est pas vraiment passé ainsi, tout de même ?
— La façon dont le prince Kheldar a décrit les événements à Votre Majesté est assez exacte en vérité, confirma Sadi. Zith était vraiment furieuse. Je pense qu’elle dormait lorsque la margravine l’a lancée à la face de Mengha, et elle déteste être réveillée en sursaut.
— Ce n’est pas tout, Zakath, intervint Belgarath. Nous avons découvert à cette occasion que Mengha était en fait un Chandim et le bras droit d’Urvon.
— C’est ce que m’a dit Atesca. De là à en déduire qu’Urvon serait à l’origine de ce qui se passe à Karanda il n’y a qu’un pas, non ?
— Oui, mais pas directement, objecta le vieux sorcier. Urvon n’a pas assez de cervelle pour tramer quoi que ce soit lui-même. Il est complètement sous la coupe d’un Démon Majeur appelé Nahaz, et quand on fricote avec les démons, on finit tôt ou tard par perdre les pédales. Urvon est convaincu d’être un Dieu, maintenant.
— S’il est complètement dérangé, qui mène sa campagne ici ? D’après Atesca, la façon dont il a pris l’armée darshivienne à revers et fait donner un troupeau d’éléphants était une tactique digne d’un stratège de génie.
— Pour moi, c’est plus ou moins Nahaz qui tire les ficelles. Les Démons Majeurs se fichent pas mal des pertes humaines et ils ont le chic pour faire courir les gens très vite.
— C’est la première fois que je fais la guerre à un Démon Majeur, reprit Zakath d’un ton rêveur. Quel peut être son objectif ?
— Le Sardion, répondit Garion. Tout le monde veut mettre la main dessus. Moi y compris.
— Pour donner un Nouveau Dieu aux Angaraks ?
— J’imagine que c’est son but.
— Je ne suis pas sûr que ça me plaise. Vous nous avez libérés de Torak et je n’ai pas envie de voir quelqu’un lui succéder, pas plus à Mal Zeth qu’à Mal Yaska. Les Angaraks n’ont que faire d’un Nouveau Dieu. Ils m’ont, moi. Quel est votre candidat ?
— Je ne sais pas encore. On ne me l’a pas dit.
— Que vais-je faire de vous, Belgarion ? soupira Zakath.
— Vous n’avez qu’à nous laisser partir afin que nous puissions mener notre tâche à bien. L’idée de ce Nouveau Dieu ne vous dit peut-être pas grand-chose, mais je pense que vous trouverez mon choix infiniment préférable à tout ce que Zandramas, Urvon ou Agachak pourraient vous mitonner.
— Agachak ?
— Le grand prêtre de Rak Urga. Il est également en Mallorée.
— Eh bien, il va falloir que je m’occupe de lui aussi. Mais ça ne répond pas à la question, en ce qui vous concerne.
— Je vous ai donné mon avis.
— Je crains de ne pouvoir accepter votre suggestion, riposta Zakath, et un léger sourire effleura ses lèvres. On ne peut pas compter sur vous.
— Quel est votre but dans tout ça ? demanda Belgarath.
— Je me propose de rétablir l’ordre en Mallorée, même si je dois pour ça raser des régions entières, population comprise. Et puisque ce Sardion exalte tant de passions, j’imagine que la meilleure tactique consiste à le retrouver et à le détruire.
— Parfait, conclut Garion en se levant. Eh bien, allons-y.
— Oh, non, Majesté, fit l’empereur, et sa voix avait retrouvé toute sa froideur. Je ne me fierai plus à vous. C’est une erreur que j’ai déjà commise une fois. En vous envoyant à Mal Zeth sous bonne garde, vos amis et vous-même, j’élimine une des personnes qui courent après le Sardion ; c’est toujours ça de pris. J’aurai les coudées plus franches, ensuite, pour me consacrer à sa recherche.
Garion décida que le moment était venu de planter les banderilles requises par son grand-père.
— Et par où envisagez-vous de commencer vos investigations ? questionna-t-il abruptement. Vous ne savez pas ce que vous cherchez, et vous n’avez pas la moindre idée de l’endroit où regarder. Permettez-moi de vous dire que vous n’êtes pas près de mettre la main dessus.
— Belgarion, je vous dispense de vos commentaires !
— Là, vous avez tort. Mais la vérité est parfois difficile à entendre, pas vrai ?
— Parce que vous savez sûrement où le trouver, vous ?
— Je saurai bien le découvrir.
— Si vous en êtes capable, moi aussi, et je suis sûr que vous me donnerez certains tuyaux.
— Là, vous pouvez toujours courir.
— Vous serez plus coopératif quand j’aurai confié quelques-uns de vos amis au bourreau. Je vous permettrai même de le regarder faire.
— Eh bien, j’espère que vous avez des bourreaux de rechange. Vous n’avez pas encore compris de quoi j’étais capable ? Et moi qui vous croyais intelligent !
— Bon, maintenant, ça suffit, Belgarion ! lança Zakath. Tenez-vous prêts à partir pour Mal Zeth. Et pour être sûr que vous ne ferez pas de bêtises, je vous ferai voyager séparément, tous autant que vous êtes. J’espère que ça vous dissuadera de tenter quelque stupidité, et dans le cas contraire, ça me fournira un ample contingent d’otages. Bien. Je pense que nous nous sommes tout dit.
Belgarath mit la main devant sa bouche et toussota. Toth ferma les yeux en signe d’acquiescement et inclina la tête.
Zakath eut un mouvement de recul et regarda, stupéfait, la forme éblouissante, aux yeux bandés, qui venait d’apparaître juste devant lui. Il jeta un regard noir à Garion.
— C’est encore un de vos trucs ! s’exclama-t-il.
— Ce n’est pas un truc, Zakath. Elle a quelque chose à vous dire. Je vous’suggère de l’écouter.
— Consens-Tu, Zakath, à entendre ma parole ? demanda la silhouette mouvante de la sibylle.
— Qu’y a-t-il, Cyradis ? demanda-t-il sèchement, d’un ton soupçonneux.
— Je n’ai qu’un bref moment à Te consacrer, ô empereur de Mallorée. Je T’ai dit, naguère, que Ta vie bifurquerait un jour. Tu es arrivé à la croisée des chemins. Renonce à Tes manières impérieuses et soumets-Toi de bon gré à la tâche qui T’incombe. Tu as parlé ici d’otages.
— C’est l’usage, Cyradis, répondit-il en inspirant profondément. Ce n’est qu’un moyen de s’assurer le concours de certains individus.
— Te sentirais-Tu en vérité si faible que Tu doives menacer l’innocent pour imposer Ta volonté à autrui ? riposta-t-elle d’un ton quelque peu méprisant.
— Faible, moi ?
— Pour quelle autre raison recourrais-Tu à une si lâche attitude ? Mais entends mes paroles, Kal Zakath, car Ta vie est en jeu. Lève la main contre l’Enfant de Lumière ou l’un quelconque de ses compagnons, et au même instant Ton cœur éclatera et Tu rendras le dernier souffle.
— Advienne que pourra. Je règne sur la Mallorée. Changer d’idée, hésiter seulement sous la menace, même la tienne, Sainte Sibylle, serait, à mes yeux, cesser d’être. Ne compte pas sur moi pour ça.
— Alors Tu mourras, c’est sûr, dit-elle d’un ton implacable, terrifiant. Et après Ta mort Ton puissant empire s’écroulera et retournera à la poussière. Puisque Tu ne veux point, ô Empereur de Mallorée, entendre mon avertissement, reprit-elle en le voyant blêmir, souffre que je Te fasse une proposition. Si Tu estimes avoir besoin d’un otage, je jouerai ce rôle. L’Enfant de Lumière sait que si je quittais cette vie avant d’avoir accompli ma tâche, sa propre quête serait vouée à l’échec. Quel meilleur moyen de pression pourrais-Tu exercer sur lui ?
— Je ne te menacerai pas, Sainte Sibylle, déclara-t-il, l’air moins sûr de lui tout à coup.
— Et pourquoi pas, puissant Zakath ?
— Ce ne serait pas de mise, répondit-il laconiquement. Est-ce tout ce que tu avais à me dire ? Je dois vaquer à d’autres occupations.
— Elles sont insignifiantes. Tu n’as de devoir qu’envers moi et envers la tâche qui T’incombe. L’accomplissement de cette tâche est le but de Ton existence. C’est pour elle et elle seule que Tu as vu le jour. Si Tu la refuses, point ne verras l’hiver à venir.
— C’est la deuxième fois depuis ton arrivée, Cyradis, que tu fais planer une menace sur ma vie. Me hais-tu donc tant ?
— Je n’ai point de haine pour Toi, Zakath, et ne Te menace point. Je me contente de Te révéler Ton destin. Acceptes-Tu la tâche qui est la Tienne ?
— Je ne te répondrai pas tant que je n’en saurai pas davantage à ce sujet.
— Fort bien. Je Te révélerai donc la première partie de Ta tâche. Tu dois venir à Kell, où je me livrerai à Toi. Je serai Ton otage, mais Tu seras aussi le mien. Viens donc à Kell avec l’Enfant de Lumière et les élus qui l’accompagnent. Car, ainsi qu’il est écrit depuis le commencement des âges, Tu es des leurs.
— Mais…
Elle leva sa main fine.
— Laisse ici Ton escorte, Ton armée et tous autres symboles de Ta puissance. Ils ne Te seraient d’aucun secours là où je T’emmène. Mais peut-être, reprit-elle après un bref silence, le puissant Zakath craint-il de parcourir son infini royaume sans un entourage de soldats pour soumettre les esprits rebelles et contraindre les indociles à ployer le genou ?
— Je n’ai peur de rien, Sainte Sibylle, répondit sèchement Zakath en rougissant jusqu’à la racine des cheveux. Je ne crains pas même la mort.
— La mort n’est rien, Kal Zakath. M’est avis que c’est bien plutôt la vie que Tu redoutes. Je Te l’ai dit, en vérité, Tu es mon otage, et je T’ordonne de venir à moi à Kell et d’y accepter la tâche qui T’incombe.
L’empereur de Mallorée fut pris d’un tremblement. Garion, qui le connaissait, savait qu’il aurait normalement rejeté aussitôt le commandement de Cyradis, mais c’était comme si une force toute-puissante s’était emparée de lui. Son tremblement s’accentua et son front blême se couvrit de sueur.
Malgré ses yeux bandés, Cyradis sembla s’apercevoir du tourment qui agitait celui qu’elle avait appelé son « otage ».
— Tu as fait le bon choix, Kal Zakath, déclara-t-elle. Que Tu le fasses de ton plein gré ou à Ton corps défendant, Tu Te soumettras, car telle est Ta destinée. Parle, maintenant, empereur de Mallorée, ordonna-t-elle en se redressant de toute sa taille, car Ton destin exige que Tu l’acceptes de vive voix. Viendras-Tu à moi à Kell ?
— Je viendrai, croassa-t-il comme si ces mots l’étouffaient.
— Ainsi soit-il, Zakath. Prends la place qui T’était destinée de toute éternité au côté de Belgarion et viens à la Cité Sainte. Là, je T’en révélerai davantage sur Ta tâche et Te dirai pourquoi ce n’est pas seulement Ta vie qui en dépend, mais le sort de la Création tout entière.
Elle se tourna légèrement comme pour regarder Garion bien qu’elle eût les yeux bandés.
— Amène-le-moi, Enfant de Lumière, dit-elle, car sa venue fait partie des événements qui doivent se produire avant l’ultime rencontre.
Elle tendit la main vers Toth dans un geste d’infini regret, puis elle disparut.
— Du coup, nous sommes douze, murmura Sadi.
Et leur dernière recrue était plantée, le visage de cendre, au centre de la tente, et Garion vit, avec un étonnement sans borne, les yeux de l’empereur de Mallorée s’emplir de larmes.